Une expérience de lecture violente, douloureuse jusqu'à l'inacceptable. Un flux, un charroi.
Pas d'écrivain depuis Lautréamont qui n'ai tenu à marquer la secousse intérieure : Breton, Caillois, Soupault, jusqu'à Ponge ("Toute la littérature retournée comme un gant.") et Gracq.
Expérience nécessaire. D'un abord rude. Maurice Blanchot l'a montré: chaque nouveau chant s'engendre depuis le précédent, en formulant plus centralement la question même de l'écriture.
Rapport à la poétique, ces Beau comme devenus légende ("Beau comme la rencontre sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie"), ou les apostrophes au Vieil océan. Des strates de texte imbriquées, superposées, du montage parfois cut, livres de sciences ou de mathématiques, manuels techniques d'électricité. Charroi autobiographique déstructuré et amplifié jusqu'à la brisure, l'internat à Pau, les traversées de l'océan pour le retour à Montevideo, le cheval sur la plage, puis Paris, l'énorme Paris et ses omnibus, ses masques, la rue Vivienne et le jardin du Palais-Royal devenus le lieu même de la bascule fantastique.
Isidore Ducasse : mort à 24 ans, dans Paris assiégé, ces mêmes jours où on dépèce les animaux du zoo pour les distribuer aux parisiens. Un certificat de décès... Par les successifs enquêteurs, Caradec, Lefrère, on en sait désormais plus sur lui – mais pas sur cet enfoncement noir où ce sont des adolescents qu'on dépèce, dans la nuit de la ville.
Si on lit Lautréamont – s'il n'est pas question de contourner Lautréamont si on veut soi écrire – c'est que s'écrit ici ce qu'on doit vaincre en soi-même, et l'expérience sauvage qu'il faut en soi-même conquérir. C'est une aventure qui dit l'invention de l'écriture. On le relit toute sa vie, et c'est un chantier théorique ouvert, multiple – voir, ici-même, la fiction d'Audrey Lemieux,Isidoro...
Alors oui, disposer de Lautréamont dans son ordinateur, avec outils de recherche et d'annotations, et copier-coller autorisé. Ligne directe Baudelaire Rimbaud Lautréamont, après ce sont les surréalistes...
FB