Filles du calvaire est un texte double, dans son exposition : deux parties, dont la première serait le journal d’un séjour à Paris – et la seconde (« Amplifications »), des textes écrits en marge de ce journal. Mais quelle marge ? Ce qui travaille ce texte, justement, c’est l’impossibilité de penser l’écriture comme seconde : seconde à quoi ? À autre chose qu’elle-même, à la vie ? Non : primauté de tout à la fois, et la vie et l’écriture brassée à plein corps. Car l’écriture est toujours ici le lieu où la vie se dit, et la vie, le moment appelé par l’écriture : pas de journal pour le journal de la vie elle-même.
À Paris, c’est là qu’Annie Rioux, de Montréal, est venue s’installer un temps, travailler, étudier : le voyage modifie toute perception du monde ; en retour, c’est le texte qui notera le mouvement – on ne fait pas de voyage, ce sont les voyages qui nous font, écrivait Nicolas Bouvier. Quel autre usage du monde dès lors que celui de l’écriture ? Elle note : « Le désir d’écriture de soi se fait plus insistant à l’étranger. » Alors, le journal est recueil, précipices intimes : et puisqu’il est aussi, pour une large part, lettre secrète, mais ouverte, le récit fragmentaire des douleurs, les séparations, les déchirures entre les corps – il sera aussi mémoire du corps. Écriture qui cherche toujours en intensité sa part charnelle dans ce qu’elle éprouve : où le corps est l’instrument de mesure et le réceptacle, « le capteur sismique » et le trait ondulant à la surface de la page, à la fois le geste et sa destination, et finalement le mot qui servira à nommer et signer le texte en sa totalité : « Carnet de voyage ou Journal, quelle différence entre les deux puisque le corps est le même ?
Ainsi le livre d’Annie Rioux, tout tissé de ces mouvements d’écarts et de refus, et de volonté librement consentie à sa pente naturelle : la vie telle qu’elle s’éprouve, notée à la volée. C’est cette infime tension (la blessure ouverte) entre la vie et sa reformulation écrite, une part de nous dévisagée, mise à nu. « Tout n’est qu’une question de deuil, puisqu’il s’agit de langage. Tu as, toi aussi, nombre de fantômes sous la main. »
Arnaud Maïsetti
(extrait de sa préface à "Filles du calvaire")