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Chapitre I

LA PÉDAGOGIE NÉGATIVE

Au XVIIe siècle s’amorce ce que l’on peut appeler le tournant pédagogique. C’est à cette époque, paradoxalement critique et traditionnelle, fixée sur l’idée d’autorité – fût-elle celle de la tradition ou celle de la raison –, que sont apparus les premiers écrits révolutionnaires sur l’éducation. C’est en effet un fait significatif que la question de l’éducation se soit alors posée, pour la première fois, en synchronie avec l’idée de liberté. Au XVIIe siècle, en effet, la liberté se trouve interrogée sous la forme du paradoxe entre la nécessité et l’événement, le passé et l’avenir, la tradition et la raison, l’héritage et le progrès. Mais c’est toujours sur la base d’une croyance en une autorité que ce dilemme se trouve énoncé. Le tournant pédagogique consiste donc à problématiser des idées jadis reçues et tenues pour vraies. Interrogation d’inspiration pédagogique que celle portant sur la liberté. À la fois déterminée et indéterminée, enracinée dans la tradition et tournée vers l’avenir, donnée et donnante, traditionnelle et révolutionnaire, elle pose, sans sortir du champ idéologique de l’autorité, la question des fins, et non plus celle des moyens, de toute éducation.

I. – Rousseau (1712-1778)

La liberté peut-elle dire non aux valeurs qui, héritées du passé, s’imposent pourtant à elle ? Telle est la question posée et résolue par Rousseau au nom même de sa conception de la liberté, résumée dans le célèbre : « Laissez croître. » La métaphore du bon jardinier resurgit de la tradition pédagogique pour résoudre le conflit possible. L’épanouissement de la liberté, en effet, se prolonge dans l’institution du contrat. C’est donc d’abord dans l’espace d’une fiction que se présente la liberté de l’individu, s’opposant à l’institution dont elle va ensuite apprécier la valeur et la nécessité. La pédagogie négative possède une valeur démonstrative, antérieure à sa valeur pratique. Elle souligne le paradoxe d’une liberté naturelle, en soi bonne et indéterminée, qui cherche sa justification dans une limitation institutionnelle, de soi mauvaise et interdictrice. C’est à fonder ce paradoxe que s’emploie la pédagogie négative dont Rousseau est l’initiateur et dont les pédagogies nouvelles sont les héritières. Or, le problème issu de ce paradoxe était inconnu des Grecs. Essayons de marquer l’originalité de Rousseau par rapport à la paideia antique avant de dégager les caractères spécifiques du tournant qu’il inaugure.

Quelle est donc l’originalité de Rousseau ? Sans aucun doute elle consiste à relativiser, mais sans avoir pensé cette relativité, les modèles culturels hérités du passé, à fonder la pédagogie non plus sur une nécessité anonyme mais sur la liberté individuelle, à situer la relation au principe de l’accès à la culture, c’est-à-dire à ériger le transfert en loi de tout apprentissage. Tels sont ces trois points qui font de Rousseau le père de la pédagogie négative ou non directive.

L’éducation négative préconisée par Rousseau suppose l’éducation positive basée sur la représentation d’un savoir transmis dans son contenu et ses normes par l’adulte à l’enfant1. Elle remet en cause l’ordre d’un savoir considéré comme oppressif au nom du désir de l’enfant. C’est le « laisser-croître » de l’Émile, principe de ce que l’on appellerait aujourd’hui la non-directivité pédagogique et qui commande l’attitude négative de l’éducateur. Mais l’ordre n’est pas pour autant éliminé : il est plutôt dépassé par analyse régressive, mis fictivement entre parenthèses, de manière à montrer qu’il est, comme toute institution, comme toute culture, comme tout contenu et toute forme de savoir, seulement un prétexte, une surface de prise, un praticable nécessaire à la mise en scène qui se déroule sur le plan relationnel de l’affectivité et de la créativité.

Si critique soit-elle, l’éducation négative est néanmoins une entreprise positive. D’abord parce que le présupposé sur lequel elle s’appuie est celui de l’équivalence de la nature et de la bonté. Éduquer consiste à parier sur l’absence de méchanceté de l’homme, sur le Bien qui est à la fois don et règle, base et repère, nature et norme2. L’homme naît bon, cela signifie que l’homme naît du Bien, conçu comme origine et comme puissance de remise en question d’un ordre qui fait désordre. La nature est le principe d’éveil et de contestation pédagogiques. C’est sur le champ de cette bonté que se déploient le parcours de la première éducation, ou enfance, et celui de la seconde éducation, ou adolescence. L’enfant entre dans l’aventure du progrès, qui est celle de l’expérience de sa conscience. Tourné vers le monde extérieur, il progresse en confrontant ses représentations aux données de l’observation et s’exerce ainsi à la pensée dialectique. Mais il importe d’assurer ce dialogue de la conscience et de l’expérience, en protégeant le petit homme de l’influence sociale, en le prévenant contre les jugements tout faits et les valeurs non vérifiées. Devenu adolescent, ce dernier se risque dans le domaine de la relation. Ainsi retrouve-t-il l’exigence d’un ordre fondé sur le sentiment de la pitié, source de l’identification, sur l’ouverture à l’amitié et sur la différence essentielle qui le sépare des animaux : celle de pouvoir communiquer sur la base d’un contrat. Cette seconde éducation, qui est affective, car la pitié est l’amour de soi à travers autrui, puis sélective, car l’amitié est l’amour de l’autre comme tel, revêt finalement une signification politique.

L’éducation négative est fondée sur le modèle de la règle de la « seconde lecture » ou lecture rétrograde3. Qu’est-ce que cela signifie ? Du côté de l’enfant, ce processus implique que la clef de l’expérience ne lui soit donnée qu’à la fin. Ce n’est qu’après qu’il saura le principe, qu’il aura la formule, qu’il aura la réponse. Car l’essentiel n’est pas le principe, mais c’est son bien-fondé, c’est l’ordre impératif caché sous l’ordre indicatif énoncé ; ce n’est pas la formule, mais c’est la formulation de la formule ; ce n’est pas la réponse, mais c’est la question à laquelle elle répond. L’éducation est le parcours de reconnaissance d’une vérité d’abord annoncée puis explicitée. Tel est le fil directeur de La Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, des Années d’apprentissage de W. Meister de Goethe, de l’expérience analytique menée dans la cure freudienne ou dans les groupes d’entraînement. Il est clair que cette stratégie de la lecture rétrograde exige du côté du pédagogue patience et jugement, puisqu’il faut attendre le mûrissement du désir et opérer une sorte de réduction phénoménologique de tout savoir. Ainsi retrouve-t-il lui-même son propre parcours éducatif, de telle sorte qu’il ne cesse de s’éduquer en éduquant, d’apprendre en faisant apprendre. Nous dirons, pour emprunter des modèles eux-mêmes dévoilés par une lecture rétrograde, ceux exposés par M. Heiddeger dans sa dissertation remarquable De l’essence de la vérité, que le maître comme l’enfant entrent dans le dévoilement d’une vérité menacée de se voiler sous l’ordre de la mesure, de la norme, du regard économique. L’éducation inverse le parcours du destin de l’aveuglement idéologique.

De par sa fonction, l’éducateur est le garant de la vérité du désir de l’enfant. Il est avant tout un symbole de l’impératif, de la bonté naturelle érigée en principe et en repère. À ce titre, il est toujours en retrait, évitant de se substituer à l’expérience que doit faire l’élève. Il est le guide et le moniteur. Plus profondément, il symbolise la différence entre le mode impératif et le mode indicatif de l’ordre. Il dit qu’il ne suffit pas de savoir pour savoir. Sur le plan social, il est le trait d’union entre l’individu et la société, puisqu’il est l’incarnation du contrat, de la parole refoulée qu’il indique pourtant et protège de sa confiscation possible par les porte-parole, quels qu’ils soient. Bref, il est le lieutenant de la marge, de l’inconscient, de l’instance du savoir qui circule entre les sujets. Le précepteur de l’Émile annonce la figure du moniteur de Rogers, de l’analyste du groupe en formation, du facilitateur de Lewin, du thérapeute de Moreno. Retenons surtout qu’il situe le savoir au plan d’une contestation de l’ordre et des formes acquises et d’une production symbolique indéfinie. La relation qu’il incarne est l’instituant des représentations instituées et codifiées du savoir. Le moniteur montre que la résistance se situe non du côté du savoir, mais du côté de la vérité, laquelle relativise le savoir en l’évidant de son sens normatif.

II. – L’École de Hambourg (1918-1925)

Les partisans de l’École de Hambourg s’opposent au despotisme éclairé d’une pédagogie dont l’Émile est, selon eux, la charte. Entre Rousseau et ces pédagogues, il y a la différence du passage à l’acte qui les conduit à abolir l’institution aliénante et la position autoritaire du maître qui lui est liée. On peut voir une première mise en application de ces thèses dans l’école que Léon Tolstoï ouvre dans sa propriété, à Isnaïa Poliana, en 1849, à l’intention des enfants des paysans, et qui connaîtra entre 1858 et 1862 des années de gloire. Les enfants viennent quand ils veulent, partent quand ils veulent. De même, l’École de Summerhill, fondée en 1920 par Neill à l’intention d’enfants retardés, se situe dans ce courant de pédagogie libertaire qui radicalise les thèses de Rousseau.

Fondées au lendemain de la Première Guerre mondiale, ces écoles se développent dans l’Allemagne républicaine, en opposition à la discipline prussienne. Elles fleurissent à Brême, Berlin et Hambourg ; dans cette dernière ville s’ouvrent quatre écoles de 600 élèves chacune. Cette expérience est fondée sur l’autogestion de l’école, animée par des maîtres-camarades qui élisent leur directeur et récusent tout programme, tout contrôle et tout rapport hiérarchique. Elle est intéressante, si on la juge non sur le désordre extérieur auquel elle a abouti, mais sur les difficultés des maîtres et des élèves à maintenir le rapport égalitaire tant préconisé. Les maîtres étaient tentés de rétablir la directivité à leur insu et les élèves, par des provocations qui étaient en fait des réactions à l’angoisse, éprouvée devant l’absence de repères, ont appelé de leur côté le retour à la directivité, garante de sécurité, sinon de passivité.

Le « laisser-croître » n’est pas le laisser-faire. C’est sans doute cette confusion qui est à la base de la théorie des éducateurs de Hambourg et que s’emploient à dissiper Lewin et White qui distinguent trois situations pédagogiques. L’une est qualifiée d’autocratique, en vue de définir le climat de l’école traditionnelle4. L’autre, celle du laisser-faire, est dite anarchique. Entre les deux, nous trouvons le climat démocratique qui négocie un compromis entre les deux tendances précédentes, jugées comme extrémistes. On connaît les conclusions de K. Lewin. Le mode autoritaire supprime l’initiative et génère l’anxiété, alors que le mode du « laisser-faire » supprime les repères et engendre l’angoisse. Seul le mode démocratique, en réduisant les tensions, délivre l’espace de vie favorable à l’adaptation aux situations diverses et à la créativité.

Cette classification est déjà une traduction politique du profil de l’école. C’est le groupe qui représente ici la dimension sociale et économique de l’institution. Il est clair que nous assistons là à un déplacement du modèle rousseauiste qui non seulement limitait la relation pédagogique à celle de maître-élève,...