Loading-img
 
 

LES CONDITIONS TÉMOINS

DÉFINITIONS ET EXEMPLES PRATIQUES

Éviter de comparer des pommes

et des oranges

PIERRE MERCIER, ISABELLE GONTHIER,

CHANTAL DESMARAIS ET MÉLANIE CLÉMENT

 
 
 

L’analyse des principaux types de protocoles de recherche effectuée au chapitre précédent montre que les protocoles avec condition témoin sont les plus puissants, surtout lorsque l’affectation à la condition témoin est le fruit d’un processus aléatoire. Une bonne condition témoin doit se dérouler simultanément avec la ou les conditions expérimentales et son contenu doit être aussi identique que possible à celui des conditions expérimentales, sauf en ce qui concerne l’intervention ou le phénomène étudié. Intuitivement, la condition témoin typique est constituée de l’absence de l’intervention étudiée. Plusieurs études sont construites ainsi. Cependant, comme le montrent certains des exemples résumés au tableau 4.1, l’absence d’intervention dans la ou les conditions témoin ne représente qu’un scénario parmi tant d’autres Ainsi, les recherches de Fontaine et de ses collaborateurs (1986) et de Cohen et Fisher (1989) utilisent un placebo dans la condition témoin, alors que Reid et Finchilescu utilisent une intervention non spécifique.

Dans les pages qui suivent, nous aborderons plusieurs types de conditions témoins, mettant en relief les usages les plus répandus (voir tableau 4.2). La majorité des exemples seront des applications dans le contexte de protocoles expérimentaux, bien que plusieurs de ces exemples soient aussi applicables dans un contexte quasi expérimental. Nous aborderons également quelques exemples quasi expérimentaux explicitement. Quelques exemples serviront d’abord à illustrer notre propos.

Intuitivement, l’évaluation des effets d’un facteur, d’un traitement ou d’une intervention quelconque doit se faire en comparant ces effets avec ceux obtenus en l’absence du facteur en question. Par exemple, on pourrait évaluer les effets présumés1 de la peine capitale sur la criminalité violente en comparant cette criminalité dans des pays qui appliquent la sentence de mort avec la criminalité dans d’autres pays qui ne l’appliquent pas. Pour savoir si la consommation d’alcool risque d’être dommageable pour le développement fœtal, on pourrait suivre le développement fœtal par échographie pour des mères consommant des boissons alcoolisées durant la grossesse et des mères n’en consommant aucune. L’étude des effets potentiellement négatifs du divorce ou de la séparation sur le développement émotionnel et social des enfants appelle la comparaison de familles ayant vécu la séparation des parents avec des familles intactes. Si la psychothérapie constitue un traitement valable des troubles d’anxiété, les bénéfices escomptés devraient être visibles en comparant l’évolution d’un groupe de personnes anxieuses au cours d’une période de psychothérapie avec l’évolution d’un groupe de personnes semblables au cours d’une période de même durée mais sans intervention psychothérapeutique. On peut évaluer les effets de médicaments de la même manière. Enfin, si l’on pense être victime d’une allergie alimentaire quelconque, en supposant que la réaction allergique soit bénigne prenant par exemple la forme de rougeurs cutanées, on peut observer l’état de sa peau selon que son repas contient ou ne contient pas l’aliment suspect.

Les exemples ci-dessus simplifient à outrance. En les lisant, vous avez peut-être songé à plusieurs précisions, restrictions ou modifications visant à augmenter ou à limiter la portée de ces exemples. Poursuivant notre analyse intuitive, imaginons que les pays qui n’appliquent pas la peine capitale soient des pays où la violence est naturellement plus faible. Il devient alors possible que ce soit la faible criminalité violente qui ait causé l’absence de recours à la peine capitale plutôt que l’inverse dans ces pays. Par ailleurs, dans le même scénario où les pays ayant recours à la peine capitale sont d’ores et déjà des endroits plus violents, la violence accrue ne risque-t-elle pas de masquer tout effet positif de cette sentence même s’il en existe vraiment un? Si la peine capitale peut vraiment se révéler dissuasive, est-il nécessaire de l’appliquer fréquemment ou bien suffit-il d’en brandir la menace dans le cas de crimes considérés comme particulièrement exécrables, tels les meurtres d’enfants ou de membres du corps policier? L’observation de déficits du développement biologique chez les fœtus de mères consommant de l’alcool en cours de grossesse par rapport aux fœtus de mères témoins nous garantirait l’existence d’un effet de déficit, mais nous aurions moins d’assurance que l’alcool en est la cause véritable. Ne serait-il pas possible que les mères qui consomment de l’alcool en quantité significative aient aussi tendance à consommer d’autres drogues, légales ou pas, qui constituent la véritable source du déficit fœtal Si l’alcool est la cause véritable, existe-t-il une quantité suffisamment modérée pour l’accepter sans risque? Le risque associé à l’alcool est-il surtout fonction de la quantité ingérée en un épisode, de l’ingestion répétée ou des deux? Dans ces études, l’outil envisagé pour la mesure du développement fœtal, l’échographie, comporte-t-il lui-même un facteur de risque pouvant masquer celui de l’alcool? Par exemple, on sait que l’exposition répétée aux rayons X représente un danger en raison de l’accumulation de radiations. Si l’utilisation fréquente des ultrasons avait des effets sur le développement cellulaire, alors l’échographie répétée pourrait causer des dommages navrants à tous les fœtus, masquant de surcroît ceux de l’alcool. La comparaison de familles séparées et de familles intactes souffre également de difficultés potentielles. Si l’union familiale avantage les enfants sur le plan émotif et social, est-ce en raison de l’union soutenue des parents comme telle ou bien les familles unies le demeurent-elles parce que les parents étaient déjà plus responsables, plus mûrs et plus stables sur le plan émotif2? Si le divorce semble nuire, est-ce dû à la séparation elle-même ou aux conditions dans lesquelles la séparation s’effectue? On peut supposer qu’une séparation au cours de laquelle les enfants ne sont exposés qu’à une quantité minimale d’acrimonie ne laisse que peu d’effets à long terme. En évaluant les effets de la psychothérapie sur les troubles d’anxiété, on peut remettre en question la valeur d’une forme de traitement unique et identique pour tous les troubles d’anxiété, la nécessité de tous les ingrédients thérapeutiques utilisés, la durée minimale requise, l’importance de la compétence personnelle de la thérapeute dans l’efficacité thérapeutique, et ainsi de suite. Lors des essais cliniques précédant la mise en marché d’un nouveau médicament contre la dépression, une compagnie pharmaceutique voudrait non seulement savoir si le médicament est plus efficace que l’absence d’intervention, mais aussi si le nouveau médicament procure un soulagement supérieur ou plus rapide ou plus prolongé que tout autre médicament déjà sur le marché et souvent prescrit pour le même problème. Dans le cas de l’allergie alimentaire, vous vous y prendrez différemment selon que vous soupçonnez une allergie à un type d’aliment particulier – les fruits de mer par exemple – ou à un ingrédient entrant dans la fabrication de plusieurs aliments. Dans cet exemple, il n’y a que la comparaison entre deux ou plusieurs formes d’intervention (plusieurs aliments) auprès d’une seule personne et à travers le temps; on compare donc diverses conditions entre elles.

Clairement, la description sommaire de la comparaison entre présence et absence du facteur à l’étude ne suffit pas à cerner toutes les subtilités nécessaires. Pour y arriver, nous devons tenir compte d’une série de considérations scientifiques ayant trait à la forme du protocole de recherche et à la validité des conclusions qu’on peut en tirer. Plusieurs mais pas toutes ces considérations ont été abordées dans les chapitres antérieurs. D’autres considérations non moins importantes, liées aux instruments et à la répétition de la mesure, seront abordées en profondeur dans les chapitres qui suivent. Dans le présent chapitre, l’accent porte sur les comparaisons entre conditions et, plus précisément, sur quelles conditions comparer. Les caractéristiques essentielles de ces conditions sont examinées en fonction du degré de certitude de l’inférence causale permise ainsi qu’en fonction du type de questions auxquelles on cherche à répondre.

Dans tous les exemples mentionnés ci-dessus, il est question de comparer la différence d’effet (criminalité violente, développement biologique, anxiété, réaction cutanée) entre la présence et l’absence du facteur causal étudié (peine capitale, consommation d’alcool durant la grossesse, psychothérapie ou médicament, allergie alimentaire). Le mot causal joue un rôle crucial. Plusieurs de ces exemples ont été choisis pour leur ambiguïté. Nombre d’entre eux reposent sur une comparaison de conditions naturelles. Tel qu’explicité au chapitre précédent, ce type de comparaison quasi expérimentale laisse souvent la porte ouverte à plusieurs interprétations rivales, d’où leur valeur de certitude limitée. Les exemples qui suivent sont, pour la plupart, expérimentaux. Ils possèdent donc une forte valeur intrinsèque d’inférence. Toutefois, comme l’analyse des exemples le démontrera, rien n’est facile ou gratuit en recherche. La solidité du protocole expérimental ne garantit pas en elle-même que toutes les questions recevront des réponses. Pour produire une recherche de haute qualité qui fournisse des résultats clairement et uniquement interprétables, il faut un grand souci du détail à tous les niveaux. Ce chapitre démontre ce souci du détail dans le choix de la condition de comparaison, tout en examinant au passage quelques problèmes connexes pouvant surgir même dans les projets de recherche les mieux ficelés.

 
 

4.1. TYPES DE CONDITIONS TÉMOINS ÉQUIVALENTES

Le protocole de recherche le plus répandu et le plus facile à saisir intuitivement est sans doute le protocole prétest post-test avec condition témoin équivalente, tel que décrit au chapitre précédent. Ce protocole nous assure que l’intervention étudiée est la cause la plus probable de l’effet observé, parce que son application dans une condition constitue la seule différence possible avec sa non application dans une autre condition. Dans sa forme de base, ce protocole comporte deux conditions créées par affectation aléatoire, dont une reçoit une intervention et l’autre pas. D’autres études utilisent une variante du protocole de base dans laquelle plusieurs interventions sont comparées à une condition témoin. Mais que fait-on exactement dans la condition témoin?

Intuitivement, le fait de ne pas appliquer l’intervention étudiée implique la prise de mesure en l’absence de l’intervention cible. C’est le scénario le plus répandu, celui qui est examiné sous la rubrique condition sans intervention. Dans certains cas, l’opération de mesure peut avoir un effet réactif en soi. Si l’on souhaite éliminer même la réactivité de la mesure dans la condition témoin, l’absence d’intervention ne suffit pas comme méthode Il faut plutôt éviter tout contact avec les participants et participantes et effectuer des mesures à leur insu. À l’inverse, si l’on désire évaluer les effets d’une intervention tels qu’ils s’ajoutent aux attentes initiales créées par l’anticipation de résultats désirables de la part des participants, une situation fréquente en psychothérapie par exemple, la condition témoin de liste d’attente devient utile. En fait, il existe de nombreuses variantes de conditions témoins conçues pour isoler un aspect spécifique de l’intervention expérimentale. Chaque variante met l’accent sur un aspect particulier de la comparaison mais toutes partagent l’objectif de maintenir les conditions d’évaluation aussi uniformes que possible en dehors du facteur spécifique à l’étude. Les interventions placebo, non spécifique, stan...

  •  CHAPITRE 5: LES PROTOCOLES À CAS UNIQUE
  •  CHAPITRE 6: MESURER LES VARIABLES
  •  CHAPITRE 7: L’UTILISATION DES QUESTIONNAIRES EN RECHERCHE
  •  CHAPITRE 8: L’OBSERVATION SYSTÉMATIQUE DES COMPORTEMENTS
  •  CHAPITRE 9: LES ANALYSES STATISTIQUES
  •  CHAPITRE 10: LA RECHERCHE QUALITATIVE
  •  CHAPITRE 11: INTRODUCTION À LA RECHERCHE ÉVALUATIVE
  •  CHAPITRE 12: LA RECHERCHE ET L’ÉTHIQUE
  •  1.4. CONCLUSION
  •  CHAPITRE 13: SPÉCIFICITÉ MÉTHODOLOGIQUE DE DIVERS CHAMPS DE RECHERCHE
  •  CHAPITRE 14: LA RECHERCHE D’INFORMATION
  •  RÉPONSES AUX QUESTIONS
  •  INDEX
  •  Quatrième de couverture