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CHAPITRE 2

Les théories sur l’origine
de la motivation des
grands chercheurs

Dans le monde occidental, les philosophes grecs de l’Antiquité sont les premiers à avoir écrit sur les motivations qui animent les êtres humains (Vallerand et Thill, 1993). Toutefois, depuis le début du XXe siècle, c’est aux chercheurs en psychologie que revient la tâche d’analyser la motivation humaine sous un angle scientifique. De grandes théories psychologiques, telles que les théories psychanalytique, humaniste, béhavioriste et cognitive, ont été utilisées pour mieux comprendre ce qui pousse les humains à agir comme ils le font. Vallerand et Thill (1993, p. 18) proposent une définition qui rallierait probablement la majorité des auteurs, et ce, quelle que soit la théorie à laquelle ils adhèrent: « Le concept de motivation représente le construit hypothétique utilisé afin de décrire les forces internes et/ou externes produisant le déclenchement, la direction, l’intensité et la persistance du comportement. »

Cette définition a l’avantage de montrer que la motivation est un construit, c’est-à-dire qu’elle ne s’observe pas directement: on conclut à son existence par ses manifestations, en l’occurrence les comportements qu’elle déclenche. De plus, la motivation ne fait pas qu’entraîner un comportement; elle en influence également la direction, l’intensité et la persistance. Toutefois, la définition de Vallerand et Thill ne souligne pas que la motivation est un phénomène dynamique qui varie au fil du temps. Ce caractère dynamique est important pour nous, car notre objet d’étude ne porte pas sur ce qui pousse un grand chercheur à créer, mais bien sur la dynamique motivationnelle qui l’anime durant son processus de création scientifique. Dans cette perspective, la motivation n’est pas envisagée comme un phénomène humain stable, mais plutôt comme un phénomène qui varie sous l’influence de plusieurs facteurs externes. Examinons maintenant les théories qui, depuis le début du XXe siècle, ont été élaborées pour expliquer la motivation profonde qui caractérise les grands chercheurs.

Dans la première section de ce chapitre, nous examinerons les théories psychanalytiques, et plus particulièrement celle de Sigmund Freud, qui posent comme hypothèse que la motivation des créateurs prend sa source dans des pulsions inassouvies. Des analyses menées sur Léonard de Vinci, sur Isaac Newton et sur Freud lui-même nous permettront d’illustrer les fondements de l’approche psychanalytique. Nous présenterons ensuite les théories fondées sur des besoins à combler. Les théories d’Adler sur le besoin de se sentir supérieur, de Maslow sur le besoin de s’auto-actualiser et de McClelland sur le besoin d’accomplissement seront examinées. Nous aborderons ensuite la théorie sur la motivation intrinsèque d’Amabile. Cette théorie, fondée sur le plaisir de créer, montre que des incitations telles que les prix et les récompenses peuvent nuire à la motivation intrinsèque à créer des grands chercheurs. Enfin, nous examinerons la théorie d’Ochse. Contrairement aux autres théories qui expliquent la motivation par une seule source, celle d’Ochse met l’accent sur la synergie entre plusieurs sources, tout en portant toutefois une attention particulière au sentiment d’insécurité comme source première.

Pour bien diriger la lecture des différentes théories posons-nous donc comme question: Quelles peuvent bien être les origines de la si forte motivation des grands chercheurs à faire de la recherche?

Des pulsions inassouvies:
les théories psychanalytiques

Si un essai biographique veut atteindre vraiment la compréhension de la vie psychique de son héros, il ne doit pas, comme c’est le cas, par discrétion ou pruderie, dans la plupart des biographies, passer sous silence l’activité sexuelle, le caractère particulier de la sexualité du sujet étudié (Freud, 1987, p. 66).

Le terme «motivation» n’existe pas en tant que tel dans le langage de la psychanalyse. Pourtant, comme le souligne Petot (1993), un grand nombre d’auteurs s’accordent pour dire que la psychanalyse propose des théories sur la motivation, puisque ces théories ont toutes pour but d’expliquer les motifs qui sont à l’origine des pensées, des rêves et des comportements humains.

Développée par Freud, l’approche psychanalytique suppose que tous les comportements d’une personne ont un sens inconscient qui les explique tout autant, sinon mieux, que le sens conscient que cette personne leur attribue (Petot, 1993). Ainsi, selon cette approche, même si les grands chercheurs affirment que c’est pour faire avancer la science qu’ils travaillent avec acharnement, leur réelle motivation prend sa source dans leurs désirs refoulés et leurs pulsions inassouvies[3]. Ces pulsions et ces désirs, les grands chercheurs scientifiques les ont remplacés par un besoin effréné de connaître et de découvrir.

Freud explique ce processus de substitution, que l’on appelle également sublimation, de la façon suivante. Selon lui, à l’âge de trois ans, l’enfant s’interroge sur son origine et sur celle des autres enfants. Cette investigation sexuelle, provoquée souvent par un événement comme la naissance d’un frère ou d’une sœur, est inévitablement vouée à l’échec, car « sa propre constitution sexuelle n’est pas encore en mesure d’assumer la tâche de procréer, son investigation pour savoir d’où viennent les enfants doit forcément se perdre dans le sable et, faute de pouvoir être achevée, doit être abandonnée» (Freud, 1987, p. 83). Créant un refoulement sexuel, cet échec a pour conséquence de faire émerger, chez l’enfant devenu adulte, l’un des trois types de pulsions d’investigation suivants. Dans le premier, l’avidité de savoir demeure inhibée et le développement intellectuel d’une personne se résume à l’éducation qu’elle a reçue et à la culture religieuse dans laquelle elle a été élevée. Dans le deuxième, le développement de l’intelligence permet de résister au refoulement sexuel, ou plutôt de le contourner, et «[…] l’investigation sexuelle réprimée revient de l’inconscient, sous forme de compulsion et de rumination, déformée certes et non libre, mais suffisamment puissante pour sexualiser la pensée elle-même et pour imprimer aux opérations intellectuelles la marque du plaisir et de l’angoisse inhérente aux processus sexuels proprement dits» (Freud, 1987, p. 84). Comme le souligne Freud, cette rumination...