Chapitre 12
Hériter, s’hériter
d’une entreprise
La réticence à transmettre et la volonté de
reprendre dans les petites entreprises familiales
Delphine Lobet
INRS-Urbanisation Culture Société
Je n’ai jamais été poussée ni obligée à faire ce choix de reprendre. Bien au contraire, à certains moments mon père me disait: « Qu’est-ce que tu fais ici? Va voir ailleurs, c’est trop d’ennuis, c’est trop de trucs… » C’est vrai que bon, les belles années sont derrière nous dans l’imprimerie. C’est un secteur qui est très, très difficile, les investissements sont de plus en plus lourds. Donc, fatalement, il dit: « Tu n’as pas choisi la voie la plus facile. » (Élodie, repreneure de l’imprimerie familiale, 5e génération)
Ce chapitre s’intéresse à la transmission/reprise familiale, qui est sans doute la forme de pérennité des PME dont il est le plus commun de prédire la disparition1. Non sans fondement. C’est en effet ce que confirme notre enquête menée auprès de quelques familles en entreprise: il se dessine un net désengagement des petits patrons par rapport au projet de transmission familiale. Contrairement à ce qui se passait couramment il y a une ou deux générations, les patrons de PME n’encouragent plus leurs enfants à reprendre l’affaire familiale, voire tentent de les en dissuader. Cependant, contrant l’idée que la transmission/reprise familiale est en voie de disparition, cette enquête a aussi laissé voir que des transmissions/reprises adviennent au sein de la famille, malgré tout. Mais, fait semble-t-il nouveau, elles adviennent plus à l’initiative des enfants qu’à la demande plus ou moins explicite de leurs parents. Autrement dit, les héritiers tendent à se faire eux-mêmes héritiers de l’entreprise.
Ce chapitre a pour objectif de traiter ces cas particuliers de transmissions/reprises familiales. Les constats évoqués s’appuient sur une recherche sociologique menée en Belgique auprès d’une douzaine de PME familiales vieilles d’une à cinq générations. Cette enquête, dont il faut souligner le caractère exploratoire, a d’abord révélé ce qui nourrit la résistance des propriétaires-dirigeants à penser et à organiser leur transmission. Elle a ensuite révélé que ces réticences n’ont pas raison des repreneurs familiaux et qu’il y a comme un renversement dans le processus de transmission/reprise, celles-ci se produisant à l’instigation des enfants qui « s’auto-héritent » de l’entreprise. À la suite de cette description des résistances à transmettre et de l’exposé de...