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Kurt Lewin De la théorie du champ à une science du social

Florence Allard-Poesi

Kurt Lewin est considéré comme le père de la psychologie sociale, de la recherche-action, voire des sciences sociales dans leur ensemble. La lecture de son œuvre révèle de fait une véritable ambition scientifique pour l’étude des objets sociaux. Paradoxalement, ce que l’on sait dire immédiatement de lui paraît relativement pauvre et revêt principalement un caractère instrumental : les expériences sur la consommation d’abats, sur les styles de leadership, des méthodes d’intervention pour promouvoir le changement dans les organisations. À cela sans doute plusieurs raisons : si Lewin élabora les grandes lignes de ce projet dès les années 20, alors qu’il était jeune enseignant en psychologie à l’université de Berlin, sa mort prématurée en 1947 ne lui laissera pas le temps de mener véritablement à bien ses ambitions sur les dynamiques de groupe et le changement des conduites sociales. Ses étudiants et collègues, parmi lesquels Festinger, Kelley, White, Lippitt et Newcomb, furent ainsi fortement influencés par la « méta-théorie » et la vision des sciences que proposa Lewin. Mais aucun d’entre eux ne reprit à son compte l’ambition du père. Certes, le projet lewinien a conduit à considérer, dans l’étude des groupes notamment, les facteurs de direction (le style de leadership) et de structure (rôles et statuts hiérarchiques) ainsi que des dimensions plus « psychologiques » (la cohésion, la normativité, le climat). Mais ni le programme de recherche qu’il prévoyait pour sa théorie du champ, ni son projet pour les sciences sociales, ne trouvèrent écho dans le développement effectif des différentes disciplines.

Aujourd’hui encore, le projet que Lewin dessina paraît particulièrement ambitieux. Il s’agit, en résumé, de « faire du social une science », ambition qu’il décline dans un triple programme 

  • – élaborer une approche permettant d’expliquer le comportement de l’individu, en prenant en compte la structure et la dynamique de son espace psychologique au moment considéré. Ce sera l’objet de la « théorie du champ », que Lewin transposera audacieusement à l’étude des groupes et des conduites sociales (Lewin, 1947a et b) ;
  • – faire reconnaître le « social » comme une réalité conceptuelle à part entière, distincte des parties le composant. La transposition de la théorie du champ de la psychologie individuelle aux conduites sociales nécessitera en effet de légitimer le social, et le groupe en particulier, comme un objet aussi réel que la personne. Ceci conduira Lewin à sortir du laboratoire et à s’attaquer à l’étude des phénomènes sociaux dans la « vraie vie » pour y étudier le rôle des cadres culturels et idéologiques, puis pour résoudre des problèmes sociaux concrets : l’école et l’éducation des enfants (Lewin et al., 1939), les relations entre minorités et majorités et la marginalité (Lewin,1946b), les habitudes alimentaires des familles (Lewin, 1947a) ;
  • – définir les traits essentiels d’une méthode de recherche scientifique de cet objet social. L’ambition scientifique de Lewin le conduit à mener une réflexion sur les moyens par lesquels élaborer une connaissance scientifique des conduites sociales. L’expérimentation en laboratoire puis dans les cadres réels (Lewin, 1939a ; b), la rigueur de la formulation théorique, la clarté et l’univocité des hypothèses, la qualité et la fiabilité des méthodes d’observation et d’analyse, seront ces chevaux de bataille, et les éléments principaux que l’on retiendra de son œuvre.

Ces trois axes, dont on peut trouver les origines dans le parcours intellectuel de Lewin (encadré 1), seront ici privilégiés.

Encadré n°1 : Sources et vie du projet lewinien

Kurt Lewin, aîné d’une famille juive de 4 enfants, est né en 1890 en Prusse orientale où il passe les 15 premières années de sa vie. Entré à l’université de Berlin en 1910 où il suit des cours de psychologie, il obtient son doctorat en 1916 sous la direction de Carl Stumpf. C’est à cette époque, puis en tant que jeune professeur après la Première Guerre mondiale, qu’il bénéficie des influences intellectuelles qui lui permettront d’élaborer la théorie du champ et plus largement, sa vision des sciences.

Le courant de la Gestalt et ses fondateurs (Wertheimer, Koffka et Kölher) connaissaient alors leur heure de gloire à l’université de Berlin. Ce courant de la psychologie postule que l’individu perçoit la réalité comme un tout, à partir des relations spatiales et temporelles entre les éléments qui la composent, et non à partir des caractéristiques « intrinsèques » de ces éléments. Nous n’entendons pas une mélodie en distinguant chacune des notes qui la composent, mais en percevant les relations qui existent entre elles, de sorte que nous sommes capables de la reconnaître même si elle est jouée dans une tonalité, à un rythme ou avec des instruments différents. Cette vision holiste et dynamique de la psychologie individuelle, qui s’oppose aux théories associationnistes alors en vigueur (Lewin, 1951), marquera fortement la conception que Lewin développera du comportement individuel et des conduites sociales. Il s’en...

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