Poker Jail

Un jour avant le Black Friday du poker online.

 

Un bruit électrique accueillit, comme chaque semaine depuis 5 ans, Martha et Franck Amos. Ils franchirent la porte avec cette appréhension douloureuse sur laquelle les habitudes ne semblent ne jamais avoir prise. Non, ils ne s’habitueraient jamais à ces intérieurs froids, à ces regards lourds. Martha, dont le surpoids ne faisait que cacher son chagrin, n’osait prendre la main de son mari. Ses cheveux abîmés rendaient mal l’effort qu’elle avait réalisé ce matin devant sa glace. Il subsistait un mauvais goût tenace, à vous arracher une larme. Amos affichait une posture plus digne mais ses mains étaient incapables de ne pas révéler son angoisse. Sa bouche pâteuse lui rappelait que l’atmosphère qui régnait n’était pas loin de la mort.

Dans la prison de West Fremont, les détenus s’affrontaient dans des luttes violentes dont les médias ne relayaient que la partie émergée. L’information s’arrêtait au moment où les hommes libres risquaient de considérer leurs semblables comme des animaux sans morale. Cet univers aux codes particuliers, Nathan commençait à bien le connaître. 5 ans s’étaient écoulés depuis son arrivée et il savait depuis le début que sa libération n’aurait lieu que les pieds devant. La perpétuité ne souffrait aucune exception. Les mêmes images revenaient le hanter. Il avait suffi d’une réaction incontrôlée pour que sa vie et celle de ses proches s’en trouvent bouleversées.

— Nathan ! Parloir ! 30 minutes !

Les phrases minimalistes étaient vociférées comme si l’intensité sonore leur donnait plus de valeur. Nathan réajusta son uniforme bleu et suivit le gardien. La pièce réservée aux visites comportait une dizaine de tables en bois avec des chaises métalliques de part et d’autre. Quand Nathan entra, deux autres détenus terminaient leurs conversations. Il embrassa ses parents puis ils prirent place, l’un en face de l’autre, dans un rituel immuable. Ces visites hebdomadaires le retenaient au monde. De cette vie enfermée dans une cellule, Nathan en gardait le côté sauvage. Malgré des traits d’étudiant modèle – à son âge, le campus aurait dû être son lieu de prédilection –, son corps trahissait son quotidien : cicatrices, tatouages, les marques des luttes pour avoir sa place.

— Ton père se bat pour faire changer la loi, Nathan. Il a rencontré une sénatrice, elle va l’aider. Il faut que tu…

— Maman ! Stop… Je sais tout ce que vous faites pour moi. Il vaut mieux que je ne pense pas à la liberté.

Le suicide m’obsède, au moins une fois par semaine, c’est mon rocher de Sisyphe. Je ne peux que le remonter en haut de la montagne en espérant qu’enfin j’en serai libéré. À chaque fois pourtant, il retombe en bas, dans la vallée, et moi aussi je redescends…

À Skokie, banlieue populaire dans l’Illinois, Nathan et James avaient l’habitude de se retrouver le week-end pour fuir leur famille. À l’âge de l’opposition, James était le plus virulent. Élevé seul par sa mère, sa relation conflictuelle avec elle avait tendance à s’envenimer. Il n’était pas rare...