De l’autorité à l’affect : transformation des paternités au sein de la jeunesse ouagalaise scolarisée (Burkina Faso)

Jacinthe Mazzocchetti


Résumés


Cet article porte sur la transformation du rôle de l’homme en tant que père au sein de la jeunesse scolarisée ouagalaise (Burkina Faso, Afrique de l’Ouest). Pour les jeunes hommes scolarisés, à la différence du reste de la fratrie, la logique “classique” d’ascension sociale, d’accès au statut de chef de famille, était jusqu’il y a peu celle des études débouchant sur un emploi, lequel permettait de se marier et d’entretenir un foyer. Aujourd’hui, suite à la crise socioéconomique qui touche ce pays, beaucoup de ces jeunes hommes, qui ont pourtant étudié durant de nombreuses années, qui se sont sacrifiés afin de réussir pour eux mais aussi pour leur famille, n’accèdent pas à la réussite et à la reconnaissance ; ils sont incapables de rendre à ceux qui les ont aidés, incapables de se marier… Se pose dès lors la question de la possibilité d’être “père” quand les conditions économiques et sociales ne permettent plus d’entretenir une famille. Une relation autre qu’autoritaire et nourricière est à inventer. On observe dès lors une redéfinition progressive de l’image de l’enfant et des rapports père/enfants. Les désirs et besoins de descendance se transforment et en vis-à-vis, l’éducation et l’investissement affectif diffèrent.


From Authority to Affection: The Transformation of Paternity Roles among Schooled Ouagalese Youth (Burkina Faso)

This article deals with transformations in the role of men as fathers among schooled Ouagalese youth (Burkina Faso, West Africa). For the educated young men, unlike the rest of the extended family, the “classical” logic of social advancement, of access to the status of family chief, until recently, has been that of study leading to employment, which in turn allowed them to marry and support a household. Today, due to the socio-economic crisis that has hit the country, many of these young men, although they have studied many years and have sacrificed in order to succeed, for themselves as well as for their families, do not reach their goals and gain recognition ; they are unable in turn to help those who have helped them and are incapable of marrying… Hence the question of the possibility of being a “father” arises, when their economic and social conditions are insufficient for supporting a family. A role model, other than that of authority and breadwinner needs to be invented. Hence we observe a progressive redefinition of the image of child and father/child relationships. The wants and needs of their offspring are transformed and, consequently, the education and affective investment differ.


I. Introduction

Au Burkina Faso, comme dans la majorité des pays d’Afrique subsaharienne, les Programmes d’ajustement structurel (depuis 1991 au Burkina) ont marqué un tournant important dans la vie de la jeunesse urbaine scolarisée. Renforçant un mouvement de restrictions budgétaires amorcé depuis plusieurs années, ces programmes ont eu, pour ce groupe en particulier, comme principales conséquences une diminution importante des bourses d’études et de l’engagement des fonctionnaires [1]. L’augmentation très rapide du nombre d’étudiants [2] combinée à cette réduction des bourses et des possibilités d’emploi à la fonction publique a contribué à dégrader la situation des étudiants et des jeunes diplômés. Formés dans des conditions d’études et de vie difficiles, souvent coupés des possibilités plus “traditionnelles” de survie et de réussite (agriculture, commerce…), ces jeunes n’ont, à la sortie, aucune garantie en termes d’emploi, de consommation, de possibilités de redistribution, ces perspectives étant pourtant au départ liées, comme allant de soi, au diplôme et au statut de fonctionnaire. Ils sortent fréquemment frustrés de l’université. Leurs évidences ont dû être remises en question : un écart s’est creusé entre leur statut idéalisé et valorisé et leur statut réel.

C’est dans ce contexte de crise identitaire et dans cette réalité quotidienne de survie économique qu’évolue l’échantillon avec lequel je travaille. J’enquête depuis maintenant 8 ans avec “les jeunes” ayant fréquenté l’université de Ouagadougou entre 1991 et 2006 [3]. Ils sont les “intellectuels” de leur pays, mais sans la sécurité financière, ce statut se vide peu à peu de son prestige, voire de son sens. Les résultats de mon étude me permettent de postuler que cet écart entre une position sociale et économique insécurisée et un capital culturel élevé, et de plus, alimenté par de nombreux éléments extérieurs (contenu des cours proches de ceux dispensés en France, code juridique inspiré du code français, influences médiatiques importantes), a une influence non négligeable sur...