L’acceptabilité sociale de l’usage de congés légaux pour raisons parentales : le point de vue des cadres d’une grande entreprise

Bernard Fusulier , David Laloy et Émilie Sanchez


Résumés


En Belgique, différentes mesures visant à faciliter l’articulation vie professionnelle/vie familiale ont été instituées. Elles ne sont en général contraignantes ni pour les travailleurs, ni pour les employeurs. De nombreuses variables ont un impact sur le choix des parents dans la (non-)prise des congés attachés à la vie familiale. Entre les mesures institutionnelles et l’attitude des individus, il existe donc un espace pluriel de médiation. Cet article se concentre sur le rôle que joue le milieu du travail. Ainsi, nous constatons que le fait d’être père au travail fait encore l’objet d’un manque de reconnaissance et de légitimité. En général, le mode de gestion d’une entreprise suppose que les implications familiales émanent souvent d’un choix privé et renvoient à une responsabilité féminine. Aussi, la culture organisationnelle de l’entreprise est-elle importante, notamment dans la définition de la légitimité accordée à l’usage des congés attachés à la vie familiale. Cette question est ici explorée en analysant la manière dont 137 cadres d’une grande entreprise wallonne perçoivent cette légitimité.


The Social Acceptability of Availing oneself of Legal Parental Leave : the Viewpoint of Staff in a Major Enterprise

In Belgium, various measures have been enacted aimed at facilitating the combining of professional life/family life. In general, they are in no way obligatory, either for workers or for employers. A number of variables have an impact on parents' choices in taking or not taking leaves attached to family life. Between institutional measures and individual attitudes, a range of options thus exists. This article concentrates on the role played by the workplace. We thus observe that the fact of being a working father remains subject to a lack of recognition and legitimacy. In general, an enterprise's management style presupposes that familial commitments often result from private choices and are a woman's responsibility. Additionally, the enterprise's organizational culture counts, notably in defining the legitimacy granted to those availing themselves of parental leave. The question is explored here in analyzing how 137 members of the personnel of a major Walloon enterprise see that legitimacy.


I. Introduction

Si nous nous référons aux débats de plus en plus nombreux qui la concernent, sur la scène publique et institutionnelle, ainsi qu’à l’intérêt croissant que la recherche lui porte, la relation entre vie professionnelle et vie familiale se présente aujourd’hui comme un enjeu individuel, familial, professionnel et sociétal important. L’impératif de cette articulation n’est bien entendu pas neuf. Ce qui a changé, ce sont les conditions dans lesquelles les individus doivent combiner les exigences spécifiques à ces deux dimensions et les modalités de cette combinaison. En effet, certaines évolutions et transformations contemporaines pèsent lourdement sur la relation travail/famille. Nous pouvons citer, entre autres, l’entrée massive des femmes sur le marché de l’emploi et le développement d’une économie des ménages sur deux revenus, la croissance du nombre de familles monoparentales et la question sociale qu’elle pose, le vieillissement de la population et le problème de la prise en charge des seniors en perte d’autonomie, les recompositions de la famille, la flexibilité du travail et son intensification, la précarité de l’emploi...

Dans ce contexte, nombre de personnes ont à jongler avec des impératifs contradictoires, se voient handicapées sur le marché du travail, sont fragilisées quant à leur possibilité de s’engager dans une vie conjugale et parentale, souffrent de ne pouvoir articuler de manière satisfaisante les diverses activités qui constituent leur vie. La tension travail/famille est d’autant plus vive que l’ethos du devoir, qui a structuré le rapport au travail et à la famille dans la société industrielle, se délite dans la société postindustrielle au profit d’un ethos de l’épanouissement personnel (Lalive d’Epinay, 1994). Il s’ensuit que l’idée du sacrifice de la vie familiale pour la vie professionnelle (ou inversement) s’accepte plus difficilement. Le défi est de taille ; il remet en cause l’alternative “je me consacre surtout à ma vie professionnelle OU à ma vie familiale”, renvoyant à la perspective d’un jeu à somme nulle où ce que “je gagne dans l’une, je le perds dans l’autre”. Les femmes ont fortement été affectées par ce modèle “alternatif” ou “exclusif” qui, de manière sous-jacente, tient pour admis qu’elles sont responsables de leurs enfants et que les exigences de la maternité limitent leur performance en tant que travailleuses et favorisent leur engagement dans la sphère domestique (Tilly/Scott, 2002). Les hommes sont de leur côté soumis aux pressions du travail avant toute chose, même s’ils voudraient être plus actifs sur la scène domestique et parentale en particulier (Tremblay, 2003). A l’heure...