Les politiques d’employabilité en Belgique : traitement clinique des chômeurs et traitement statistique du chômage

Jean-François Orianne et Bernard Conter


Résumés


Cet article interroge la mise en œuvre et le suivi des politiques européennes d’employabilité en Belgique à la lumière de la sociologie de Norbert Elias, en reliant les dimensions sociogénétiques et psychogénétiques de la construction européenne. Le traitement clinique des chômeurs, qui repose principalement sur la construction professionnelle de troubles de l’employabilité, contribue à l’intériorisation de normes à grande échelle, à la socialisation de la population active au marché du travail et renforce la concurrence entre les actifs occupés et les actifs inoccupés (principale condition de stabilité de la monnaie unique). Parallèlement, le traitement statistique du chômage, qui consiste en un jeu rationnel entre États (et Régions) de maximisation des indicateurs de résultats, renforce la compétition territoriale pour attirer les investisseurs et encadre, légitime, dynamise ce mouvement incertain d’harmonisation ou d’intégration des systèmes de protection sociale en Europe.


The Politics of Employability in Belgium : Clinical Treatment of the Unemployed and Statistical Treatment of Unemployment

This article investigates the setting up and follow-up of European employment politics in Belgium, in light of the sociology of Norbert Elias, in blending the socio-genetic and psycho-genetic dimensions of European construction. The clinical treatment of the unemployed, principally based on the professional construction of employability troubles, contributes to the internalization of standards on a vast scale, to the socialization of the active population on the job market and reinforcing competition between occupied actives and unoccupied actives (a principal condition for the stability of a unique currency). At the same time, the statistical treatment of unemployment, consisting in a deliberate game between States (and Regions) of maximization of result indicators, reinforces a territorial competition aimed at attracting investors as well as organizing, legitimating and dynamizing the unsteady movement toward harmonization or integration of social protection systems in Europe.

Notes de la rédaction


Ce texte s’appuie sur une communication présentée à l’occasion des XIXe Journées juridiques Jean Dabin en décembre 2005.


I. Introduction

Les politiques de l’emploi, sous l’influence des institutions européennes, se sont progressivement transformées en politiques dites “d’employabilité”, abandonnant de la sorte leur vocation régulatrice et créatrice d’emplois. A la fonction keynésienne de soutien à la croissance se substitue une autre fonction davantage centrée sur les capacités et la responsabilité individuelles. L’hypothèse de changement de paradigme dans ce champ de l’intervention publique (Vielle et al., 2005) s’appuie sur un constat relatif à la conception du rôle de l’État : celui-ci a moins vocation à intervenir directement comme régulateur que comme “facilitateur” du jeu du marché.

Les politiques d’employabilité visent à augmenter les chances de participation des individus au marché du travail. Elles organisent un ensemble d’actions dont le but est d’améliorer, aux yeux des employeurs l’attractivité des individus (le but ultime étant d’assurer le maintien dans l’emploi ou l’accès à ce dernier). Les pouvoirs publics encouragent ainsi l’évaluation, le recyclage et la validation des compétences des salariés mais surtout promeuvent l’accompagnement généralisé des chômeurs, au travers d’un arsenal de mesures de guidance, d’orientation et de formation (convocation, contrôle des démarches de recherche d’emploi, accompagnement social, stages de détermination, aide à l’orientation, détermination de projet professionnel, formation professionnelle, aide à la recherche active d’emploi).

Cet article s’appuie sur divers travaux de recherche portant sur la mise en œuvre et le pilotage des politiques d’employabilité en Belgique : d’une part, une recherche empirique sur le travail des intermédiaires publics, en Région wallonne, chargés de traduire les politiques d’employabilité en action sur autrui (Orianne et al., 2004 ; Orianne, 2005a) ; d’autre part, une réflexion sur le travail de construction d’indicateurs statistiques opéré par les experts (régionaux, fédéraux, internationaux) des politiques d’emploi, et sur leur valorisation par les pouvoirs publics (Conter, 2005, 2007 à par.).

Nous nous efforcerons de mettre en évidence, à la lumière de la sociologie de Norbert Elias, deux dimensions ou composantes principales des politiques d’employabilité en Belgique : d’un côté, l’intériorisation de normes, de l’autre, l’extériorisation de résultats. La mise en œuvre et la conduite des politiques européennes d’employabilité en Belgique s’inscrivent, selon nous, dans une nouvelle phase du processus de civilisation caractérisée par le dépassement de monopoles d’États (politique monétaire et gestion du marché du travail),...