I. Introduction
Les politiques de l’emploi, sous l’influence des institutions européennes, se sont progressivement transformées en politiques dites “d’employabilité”, abandonnant de la sorte leur vocation régulatrice et créatrice d’emplois. A la fonction keynésienne de soutien à la croissance se substitue une autre fonction davantage centrée sur les capacités et la responsabilité individuelles. L’hypothèse de changement de paradigme dans ce champ de l’intervention publique (Vielle et al., 2005) s’appuie sur un constat relatif à la conception du rôle de l’État : celui-ci a moins vocation à intervenir directement comme régulateur que comme “facilitateur” du jeu du marché.
Les politiques d’employabilité visent à augmenter les chances de participation des individus au marché du travail. Elles organisent un ensemble d’actions dont le but est d’améliorer, aux yeux des employeurs l’attractivité des individus (le but ultime étant d’assurer le maintien dans l’emploi ou l’accès à ce dernier). Les pouvoirs publics encouragent ainsi l’évaluation, le recyclage et la validation des compétences des salariés mais surtout promeuvent l’accompagnement généralisé des chômeurs, au travers d’un arsenal de mesures de guidance, d’orientation et de formation (convocation, contrôle des démarches de recherche d’emploi, accompagnement social, stages de détermination, aide à l’orientation, détermination de projet professionnel, formation professionnelle, aide à la recherche active d’emploi).
Cet article s’appuie sur divers travaux de recherche portant sur la mise en œuvre et le pilotage des politiques d’employabilité en Belgique : d’une part, une recherche empirique sur le travail des intermédiaires publics, en Région wallonne, chargés de traduire les politiques d’employabilité en action sur autrui (Orianne et al., 2004 ; Orianne, 2005a) ; d’autre part, une réflexion sur le travail de construction d’indicateurs statistiques opéré par les experts (régionaux, fédéraux, internationaux) des politiques d’emploi, et sur leur valorisation par les pouvoirs publics (Conter, 2005, 2007 à par.).
Nous nous efforcerons de mettre en évidence, à la lumière de la sociologie de Norbert Elias, deux dimensions ou composantes principales des politiques d’employabilité en Belgique : d’un côté, l’intériorisation de normes, de l’autre, l’extériorisation de résultats. La mise en œuvre et la conduite des politiques européennes d’employabilité en Belgique s’inscrivent, selon nous, dans une nouvelle phase du processus de civilisation caractérisée par le dépassement de monopoles d’États (politique monétaire et gestion du marché du travail),...